AMAPinfos 63 (Janvier - Décembre)

Hommage

Eloge de Francis Hallé

C’est en tant qu’ancien élève de Francis Hallé qu’il m’est donné la chance d’évoquer tout l’héritage que je lui dois. J’ai connu Francis Hallé quand je faisais ma thèse au Cirad en Côte d’Ivoire (1975) sur la modélisation de l’architecture des caféiers. L’agronome de l’INRA, Sadi Essad, avec lequel j’avais fait mon stage de DEA, m’avait suggéré de rencontrer le chercheur Francis Hallé qui avait découvert les modèles architecturaux des végétaux et qui semblaient complètement adaptés à mon sujet de thèse. Il travaillait justement à l’IRD à 50 km de Bingerville (Côte d’Ivoire) où se trouvait ma station agronomique. À cette époque je savais déjà dessiner les architectures des caféiers grâce aux premiers calculateurs de bureau reliés à une table traçante. Ces dessins rudimentaires, mais effectués mécaniquement par une machine, ont intrigué le grand botaniste doublé d’un grand talent pour dessiner les plantes et il a accepté de diriger mes travaux. Ainsi dans ma thèse sous sa direction, j’ai pu étendre à partir du caféier mes programmes informatiques aux 23 modèles de plantes répertoriés. Francis Hallé m’a ouvert les yeux sur le monde tropical végétal dans lequel j’étais plongé et où je ne distinguais bien que l’architecture des caféiers endémiques ! Désormais, d’un seul coup d’œil, je différenciais facilement le modèle de Leewenberg des frangipaniers, le modèle d’Aubréville des terminalias, le modèle de Prévot des frakés, ou encore le modèle de Nozeran des cacaoyers… Grâce à lui, à partir de ce moment, je savais regarder les plantes et comprendre grâce à leur architecture comment elles avaient poussé.
Francis Hallé a été un directeur de thèse bienveillant, curieux des apports de l’informatique et un excellent guide pour m’aider à introduire la botanique comme nouvel apport à l’agronomie. De retour en France, il m’a invité chez lui à Montpellier et dans sa maison sur l’Île de Groix refuge des marins bretons. Et j’allais le voir à l’institut de botanique.
Je garde précieusement ma correspondance avec Francis Hallé et ses lettres à l’écriture calligraphiée qu’il m’envoyait de Bornéo pour corriger les simulations de l’ordinateur.
À ma soutenance j’ai pu projeter un film en super8 où la croissance des modèles architecturaux était simulée. C’est la première fois qu’un ordinateur dessinait des plantes.
À la suite de cette thèse pilotée par Francis Hallé, et grâce à l’appui de ses directeurs (H. Bichat, J.M Sifferlen), le CIRAD a créé le laboratoire AMAP (Atelier de Modélisation de la croissance des Plantes) dans lequel le rôle de la botanique joue à parts égales avec les autres disciplines : l’agronomie, les mathématiques et l’informatique. En tant que directeur de cette unité de recherche, j’ai pu recruter les élèves botanistes de Francis Hallé de l’Institut de Botanique (Daniel Barthélémy, Yves Caraglio, Evelyne Costes, …) ainsi que les élèves informaticiens de Jean Françon de l’université de Strasbourg (Marc Jaeger, Frédéric Blaise, Philippe Borianne). Grâce à la jonction de la Botanique et de l’Informatique, les premières plantes en images de synthèse sur ordinateur ont vu le jour et ont eu une certaine célébrité. Le laboratoire AMAP devient ensuite une unité mixte de recherche importante, regroupant les principales institutions de recherche : CIRAD, INRAE, IRD, Université de Montpellier, CNRS… Le laboratoire AMAP a développé des logiciels de simulation de plantes qui ont été utilisés par la recherche et l’industrie, ainsi que le logiciel de reconnaissance de plantes Pl@ntNet utilisé mondialement. Le laboratoire AMAP a essaimé et créé d’autres laboratoires qui ont utilisé l’architecture des plantes : Digiplante à Centrale-Supelec et l’INRIA, GreenLab en Chine à l’institut d’automatique de Pékin. La société Bionatics, quant à elle, utilise les arbres 3D d’AMAP, pour les projets d’urbanisme. 
Par la suite, l’engagement médiatique de Francis Hallé dans la défense des forêts et les activités scientifiques diverses du laboratoire AMAP ont fait que les liens directs se sont distendus, mais Francis reste toujours présent scientifiquement par son apport à la botanique dans le laboratoire. 
En ce qui me concerne, j’ai tous ses livres. « Le plaidoyer pour l’arbre » est un chef-d’œuvre et ses illustrations magnifiques. Dans les ouvrages que j’ai publiés, les travaux pionniers de Francis Hallé sont toujours cités. Pour finir, j’ai eu la bonne surprise que dans son dernier livre (« Mais d’où viennent les plantes ? » Actes Sud), Francis Hallé reconnaissait les apports botaniques que le laboratoire AMAP avait donnés à l’agronomie. 

Merci Francis Hallé, sans lui AMAP n’aurait pas existé.

• Hallé, F., 2005. Plaidoyer pour l’arbre. Arles : Actes Sud, 212 p. (Nature)
• Hallé, F., Keller, R., 2019. Mais d’où viennent les plantes ?. Arles : Actes Sud, 175 p. (Nature). 
• de Reffye, P., 1979. Modélisation de l’architecture des arbres par des processus stochastiques. Simulation spatiale des modèles tropicaux sous l’effet de la pesanteur. Application au Coffea robusta. Thèse (Mathématiques). Orsay : Univ. Paris Sud, 196 p.
• Association Francis Hallé pour la forêt primaire : https://www.foretprimaire-francishalle.org/qui-est-francis-halle/

 

 

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Conférence sur l’architecture de l’arbre à Beaulieu (Hérault) en 2021. 
Patrick Paris